Arrêt des cours de photographie à l’Atelier pH. Neutre

Aujourd’hui, je vous informe de l’Arrêt des cours de photographie à l’Atelier pH. Neutre.

Arrêt des cours de photographie à l'Atelier pH. Neutre ©ColetteGourvitch-1996-gelatino-bromure d'argent-Népal.

La relation est, pour moi, comme un espace. Un espace qui s’ouvre, pour chaque être humain que j’ai devant moi, avec plus ou moins d’intensités, plus ou moins d’attachements, d’agitations, d’émotions, de correspondances ou de conflictualités.  J’y suis à chaque fois engagée ! Un espace qui s’ouvre avec une promesse d’y trouver de la parole, quelque chose qui a une consistance ! Ce qui se trame entre les êtres. Un espace qui s’ouvre, parfois se ferme, temporairement ou définitivement.

J’ai commencé à donner des cours, il y a quarante ans, en 1982, à la Maison des Amandiers à Paris. C’était un cours collectif, axé sur la technique. Il faut bien prendre les choses par un endroit ! Intuitivement, cela ne me convenait pas, mais je ne savais pas comment faire autrement. À l’époque j’étais en pleine effervescence, je cherchais ce que c’était que La photographie !  J’assistais à tous les colloques de réflexion sur le médium, je lisais, j’allais voir toutes les expositions, suivais des cours de philosophie à à la faculté de Tolbiac, en candidate libre, bref, je ne vais pas tout énumérer ! Ça pulsait ! Je faisais ce que j’ai appelé « La série des 32 » [32 photographies sur 6 ans de travail !].  

En cours, je m’impatientais ! Au fond, je ne supportais pas que les participants et participantes ne soient pas au même niveau que moi ! Et justement, lors d’un cours, alors que je m’embourbais, un participant m’a dit quelque chose comme « Quand vous arrêterez de vouloir que nous soyons tous des artistes, et en plus, comme vous, ça ira mieux » ! Fallait oser ! Et merci d’avoir osé ! Sur le moment, j’ai encaissé, m’en suis défendue sans doute, mais après-coup, j’ai commencé à réfléchir sur comment partager De la photographie, des connaissances techniques mais pas seulement, comment amener chacun à se positionner dans son propre rapport à la photographie, tout en faisant progresser ce rapport. Tout bien pesé, moi non plus je n’aime pas que l’on essaie de m’imposer quelque chose !

Ça a pris encore quelques années de tâtonnements, d’essais timides, et en 1989, j’ai ouvert l’Atelier pH. Neutre. Un cours de photographie, en individuel [à l’époque il n’y avait que du collectif] pour mettre chaque personne au centre, avec un suivi régulier pour permettre la progression et pour prolonger les questionnements. Le « premier entretien » m’a toujours permis de sentir la prise de risque que chacun.e. était susceptible d’accepter. S’engager dans un travail sans itinéraire, autre que celui, de Faire de la photographie.

Et, pour ma part d’engagement, « adopter » l’autre, photographe, exactement à l’endroit où il-elle était, et l’embarquer à regarder la lumière, à comprendre les fondamentaux – [j’ai toujours dit : la technicité c’est l’intelligence avec laquelle on se sert de ce que l’on a compris de la technique, qui elle, est l’ensemble des phénomènes qui structurent le médium] – à s’interroger lentement, très lentement sur le contenu des images. Poser une photographie sur le chevalet et la regarder en en parlant pendant une heure demande de rentrer dans l’espace-temps de l’image  jusqu’à « l’essorer » comme m’a dit un jour un participant.

La photographie est un art sensible. L’impact visuel qui se produit au moment même où je pose mon regard sur une photographie ne suffit pas. Passé l’impact, je dois pouvoir l’arpenter, la traverser.

Nous sommes pris dans un idéal photographique qui nous empêche de voir.
S. pose sur la table une partie de sa production des dix dernières années qu’elle a rassemblé dans un album. Elle dit d’un ton absolument désespéré « Tout ça, c’est de la merde » Je lui réponds « Eh bien, voyons ce qu’il y a dans cette « merde ». Nous avons passé plus d’un an à y regarder de près, de très près… Voir ce qui était déjà contenu, qui ne correspondait jamais à ce qu’elle voulait. Oui, c’est vrai, ça ne suffit jamais, et c’est plutôt une bonne chose ! Nous pressentons que nous pouvons aller encore plus loin. Mais, nous devons accepter que, pour aller plus loin, il faut prendre en compte et respecter  ce qu’il y a, déjà. Voir ce qui a été mené, comment, ce qui s’est accompli, ce qui est parvenu, c’est reconnaître exactement là où c’est et pouvoir faire travailler ce qui est contenu et ce qui doit être brassé. C’est la clé pour ouvrir de nouveaux champs.

Il y a quelques années, j’ai vu, retransmis dans une vidéo, une Master Class [comme on dit !] d’un grand photographe [comme on dit !], très reconnu. Il y avait, dans la pièce, deux grandes tables, sur lesquelles étaient posés, à plat, des tirages photographiques et, autour desquelles le Maître circulait tandis que les élèves se tenaient en grappe derrière les tables attendant avec appréhension et nervosité le verdict du Maître. Celui-ci regardait, se déplaçait, revenait en arrière, allait à droite, allait à gauche, sans un mot, puis déplaçait les tirages, les regroupait selon un critère dont lui seul détenait le secret ! De temps en temps, il pointait du doigt une photographie, demandait à qui elle appartenait, regardait le photographe avec une certaine approbation, puis continuait à virevolter. Cela durait un certain temps, les élèves, eux, debout, dansaient d’un pied à un autre… Puis, le Maître, puisqu’il avait enfin vu ce qu’il y avait à voir, a regroupé sur une table les photographies de trois photographes, laissant les autres derrière lui. Les élu.e.s se sont avancé.e.s, les autres sont restés un peu en arrière. Le comble de ce grandiose et pitoyable spectacle a été de me rendre compte que les photographies des trois photographes consacré.e.s étaient, même si les motifs différaient, dans la même inspiration que celles du Maître !…

Mais !…. À quoi ça sert ? Franchement ! À part de conforter l’hyper-narcissisme du-dit Maître ! Dans quel état étaient les élèves restés en arrière ? Et pour les consacré.e.s ? Heureux de faire presque la même chose que le Maître ?

Je veux ici dire toute ma reconnaissance à ce participant de 1982 de la Maison des Amandiers. En réalité, sa remarque critique était généreuse. Je ne l’ai jamais oubliée. Elle m’a permis de fabriquer une forme à ma manière, une forme singulière, sans faire l’économie du fond.

Jamais, je n’ai statué sur les photographies de mes élèves, jamais ! [C’était difficile pour certain.e.s !] Communiquer comment travailler pour que les univers s’affirment, c’est faire l’expérience de la transmission. Regarder, écouter. Identifier les problématiques pour accéder à quelque chose de mieux, de plus soutenu, de plus profond. Traverser les apparences pour moins de faux-semblants.

De Paris* à Montpellier**, à Paris***, à Treffiagat****, sont venus à l’Atelier quelques centaines de photographes. Certain.e.s pour quelques mois, d’autres ont persisté un-deux-trois-quatre-cinq-six-sept-huit et neuf ans. Chacun et chacune avec son désir de photographie et avec sa propre cosmogonie. Vous avez tous et toutes, sans exception, bien travaillé. Nous avons forcément grandi ensemble ! Et je sais que pour une grande majorité d’entre vous, vous continuez !

 Cette page se tourne. C’est le moment pour moi de me consacrer entièrement à ma propre création.
Le site Penser la photographie sera petit à petit restructuré [pour ne plus, à terme, annoncer les cours en première page] et je continuerai à écrire des articles, de temps en temps. Si vous même, avez envie de vous exprimer, c’est possible !

Merci à vous tous, et merci à vous toutes, merci de m’avoir fait confiance.

De la photographie est toujours là…


Arrêt des cours de photographie à l'Atelier pH. Neutre. ©Colette Gourvitch 2020. Gélatino-bromure d'argent.


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