La planche-contact en photographie

La planche-contact en photographie : en parler est incontournable. Le terme « Editing » a remplacé le mot « Sélection » pour signifier à la fois la lecture des images que l’on a faites, et le choix de celles que l’on va conserver, tirer, montrer, voire publier, exposer. La complexité des critères de sélection est à penser. Avec le boîtier numérique, l’accumulation est un facteur de dispersion qui rend la sélection plus difficile à mener. La photographie ne peut être sans un contact avec la réalité, l’expression de ce contact se reportant dans le support. Les choix du photographe mis en acte  provoquent les qualités de la photographie, ses contenus avec ses variations de cadrages, d’exposition. Tout l’enjeu sera de savoir regarder pour décider, distinguer, s’orienter, prendre parti, trancher pour s’engager.

La planche-contact en photographie : anatomie

La planche-contact en photographie- anatomie ©Colette GourvitchDérivé de couper en morceaux, le terme grec « anatomia », signifiant dissection et Art de disséquer les différentes parties des corps afin d’examiner, d’analyser de quelles formes, dimensions, structures elles sont composées et permettre par l’étude la connaissance de l’objet.


Petit détour : histoire du contact et de la planche !

Référence : Le vocabulaire technique de la photographie sous la direction de Anne Cartier-BressonLe terme de planche-contact en photographie est lié à la pellicule en rouleau. Pour remplacer la plaque de verre, l’émulsion sensible est étendue sur une matière souple : le nitrate de cellulose* [en 1888 mis au point par John Carbutt et commercialisé par Georges Eastman- kodak en 1889]. Le terme de planche-contact en photographie est lié à la notion d’agrandissement et d’agrandisseur** et bien entendu lié à l’histoire de l’évolution de l’appareil photo.

L'appareil Kodak n°1 - 1888 /source : kodakmoments.eu "Sa simplicité d’utilisation le rend accessible à tous. Ici, pas de réglage du temps d’exposition ou de l’obturateur : on vise simplement le motif" Chargement de la pellicule en plein jour - 1891/source : kodakmoments.eu "Avec ces bobines, une amorce de début et de fin permet enfin le chargement et le déchargement de la pellicule à la lumière du jour tamisée. Il n’est plus nécessaire de se placer dans une chambre noire pour les changer".    Le kodak pocket - 1895 / source Kodakmoments.eu : "L’appareil photo KODAK au format poche est annoncé. Il utilise une pellicule en bobine de douze poses et présente une petite fenêtre à travers laquelle on peut lire le nombre de photos déjà prises."
Le premier appareil photographique portatif (avant celui qui peut se glisser dans la poche !) est Le Kodak n°1, fabriqué par la compagnie Eastman. Il permet d’enregistrer 100 photos sur support souple. Les vues exposées, l’appareil dans son entier était envoyé à Rochester, le film était retiré et développé, les épreuves tirées dans les laboratoires et l’appareil rechargé, pour être renvoyé à son propriétaire. «You press the button, we do the rest»


Contact et tirage en lien étroit : du direct au négatif

Working Title/Artist: Wrack: From the "Bertoloni Album" Department: Photographs Culture/Period/Location: HB/TOA Date Code: Working Date: 1839 scanned for collections

William Henry Fox Talbot installe un objet (une fougère) directement en contact sur une feuille de papier sensibilisée***. La lumière, « noircit » le support tout autour de l’objet, et dessine sous cet objet des valeurs inversées dites négatives. Nous sommes en 1834. [Nicéphore Nièpce et Daguerre travaillent à ce qui sera le daguerréotype mais Talbot ne le saura qu’à sa présentation à l’Académie des Sciences en 1839]. Il les appelle « dessins photogéniques ».

William Henry Fox Talbot, An oak tree in winter, Lacock Created:c.1842-43 Format:Calotype negative and salted paper print Creator:William Henry Fox Talbot -Held by:British Library Usage terms:Public Domain Shelfmark Il a l’idée  d’installer le papier sensible dans une petite boite agrémentée d’une optique, -une chambre obscure- qu’il place devant un objet. Il obtient ainsi, sous l’effet de la lumière, directement dans la boîte, et après traitement chimique de ce papier, une vue négative sur papier. Il place ce papier en contact avec un papier sensibilisé dans un châssis-presse, expose l’ensemble à la lumière et après traitement chimique obtient une vue positive. Le calotype est né. Littéralement : l’impression du beau : [grec/Kalos=beau et typos=impression] C’est l’année 1840, année des premiers multiples en photographie !


Le petit appareil photo  ! … réduire – augmenter

Si la photographie du 19ème est riche en procédés, tout est mis en œuvre pour attirer la photographie d’une fabrication artisanale et manuelle vers une fabrication industrielle. Garantir facilité d’exécution technique, stabilité des émulsions, réduire pour augmenter : réduire les temps de pose pour augmenter les tolérances des prises de vue, réduire la taille des appareils photo et les automatiser pour une plus grande maniabilité, et facilité. «…rendre l’appareil photo aussi pratique que le stylo. » dit Georges Eastman.

Le Leica I est présenté au public

L’appareil inventé et développé par Oskar Barnack est fabriqué en série sous le nom de Leica (Leitz Camera) pour être présenté pour la première fois au public, en Mars 1925, à la Foire du printemps de Leipzig. Le Leica I. Naissance du 35mm. [source le site de Leica]

Oskar Barnack invente le Ur-Leica Le premier prototype d'appareil photo qui utilise le film cinéma perforé 35 mm est enfin achevé en mars 1914 - par Oskar Barnack. Il marque l'histoire de la photographie. C'est le Ur-Leica. L'appareil dispose d'un corps entièrement métallique, d'un objectif rentrant et d'un obturateur à rideau, qui, cependant, ne pas se chevaucher. Un bouchon monté à demeure sur l'objectif pivote pour protéger des incidences de la lumière pendant le réarmement du film. Pour la première fois, le transport du film et la technologie de l'obturateur sont rassemblés dans un seul appareil - et permet d'éviter les doubles expositions.Wikimedia Commons, Hubertl /CC-BY-SA 4.0 Le Leica I est équipé d'un objectif rentrant monté à demeure, le Leitz Anastigmat 1:3,5 / 50 mm, développé par Max Berek. Peu de temps après, l'objectif est rebaptisé Elmax (Ernst Leitz, Max Berek). Utilisant un nouveau verre optique, Max Berek développe l'Elmar 1:3.5 / 50 mm cette même année - et tout comme Leica, il devient célèbre.


La planche-contact en photographie : Et maintenant… parlons image !

Extrait d'une planche-contact ©Colette Gourvitch

La planche-contact en pratique argentique

Le fait de choisir un papier RC ou baryté, un traitement chimique pour le révéler et le fixer en fait déjà un premier tirage. Déposer sur cette feuille de papier sensible [le] ou les négatifs et obtenir au rapport 1/1 des vues positives.

La planche-contact en photographie argentique         La planche-contact en photographie argentique après avoir été exposée, révélée, fixée et lavée.

La planche-contact : une rude épreuve ! mais pourquoi ?

« Sans parler des grands désastres de réglage, de mauvaises distances ou de mauvaises expositions, le premier mouvement, le premier réflexe, c’est la déception…»****

Traverser la réalité de la prise de vue de la réalité, à l’image, et à la réalité de l’image, demande tout un cheminement qui oblige à mettre de côté toute forme d’impatience.

Le décalage doit être mesuré mais pas sous forme de déception. En cours d’analyse d’images, je constate qu’il y a toujours trop de rapidité à considérer qu’« il n’y a rien ». Désenchantement, découragement, mécontentement, tout s’inscrit dans l’idée de ce qu’une image doit être, mais sans véritablement regarder ce qu’elle est ! Se précipiter sur sa planche-contact, à la recherche de la photographie qui élimine toutes les autres, cela arrive. Mais une photographie n’est pas un impact visuel ! Un impact visuel est uniquement un impact, ce n’est pas une photographie ! La collision  entre la réalité et la matière dans ce qui fait image est ce qui fait une photographie. Ce qui fait image n’est seulement ce que ça dit mais comment ça le dit !

Un incroyable laboratoire de possibilités… Tant que ça ?

Chaque photographie de la planche-contact est une image comme telle. Mis à part les vraies ratées [tant sur-exposées ou sous-exposées ou floues qu’il n’y a rien ou trop dans le support] les photographies sont là. Elles révèlent un Objet organisé, mis en scène par la lumière et déplacé dans une matière. Elles produisent du sens de différentes natures, des émotions d’intensités variables. Les mises en jeu, les déterminations, et l’engagement du photographe sont au travail dans une amplitude qui lui est propre.

C’est cette amplitude qu’il nous faut penser avec ses effets, ses significations et ses résistances. Réserve faite des photographies destinées à un usage précis, pour une fonction et des intérêts, le choix d’une photographie doit embarquer son auteur dans un flux, une effervescence de confirmation, de conviction, de certitude, de vérité, et de fragilité, d’embarras, de toutes sortes de pudeurs et de timidités, d’agitation et d’instabilité.
[Diane Arbus disait : «La photographie est un secret sur un secret. Plus elle vous en dit, moins vous en savez »].


Mémoire de la prise de vue en actes et une extension de ce moment !

©Diane Arbus planche-contact Contact-Sheet-Print-Elliott-Erwitt-Chihuahua New York City 1946/Magnum PhotosContact-Sheet-Print-©Bruno Barbey -Paris 1968Planches-contacts. Le choix des photos par Giammaria De Gasperis Volume 1 André Frère Éditions      En version anglaise : Magnum Contact sheets Edtions Thames&Hudson sous la direction de Kristen Lubben (conservatrice ICP New York) Version française Magnum Planches-contacts Editions de la Martinière 2011

Rapport personnel avec la planche-contact en photographie…

Pendant quelques années, j’ai renoncé à la planche-contact… Pour apprendre à lire directement dans le négatif, et faire la transposition entre les valeurs de gris négatives et leur « métamorphose » en valeurs positives. Sentir les qualités de la lumière, éprouver les contenus restitués, de façon brute. Puis j’ai refait des planches-contacts et je les ai découpées [je continue à les découper !]. Regarder et travailler sur chaque photographie de façon irréductible et spécifique.

Quand le langage numérique déplace les fondamentaux…

Je n’ai pas retenu le nom du site sur lequel j’ai trouvé cette définition : « Connaissez-vous la planche contact ? Issue de l’ancien monde de la photo argentique, la planche contact est un format d’impression de multiples photos sous forme de miniatures, sur une ou plusieurs pages le plus souvent A4. Une table des matières ou un sommaire illustré, en quelque sorte. »

Ancien monde ! Table des matières ! Sommaire illustré ! Pourquoi renvoyer à des termes de fabrication des livres ?


Notes : *Le nitrate de cellulose est chimiquement instable… En se dégradant, il émet des composés oxydants qui altèrent les matériaux photographiques à proximité. De plus, sa dégradation en stade avancé le rend hautement inflammable. Il sera remplacé par le triacétate de cellulose en 1948.

**Article sur l’histoire de l’agrandisseur en cours de construction… à suivre !

***Par application d’eau et de sel de cuisine [chlorure de sodium] et par une imprégnation au pinceau de nitrate d’argent, du chlorure d’argent est composé. L’image se forme en noircissement direct à la lumière. Une solution de chlorure de sodium [teintes lilas] ou de bromure de potassium [teintes brunes] ou d’iodure de potassium [teintes jaunes] permet une stabilisation. Lavée à l’eau pour éliminer les sels sensibles restants. Les dessins photogéniques sont peu stables, très fragiles à la lumière. Ils seront plus tard fixés avec de l’hyposulfite de sodium.

****« Sans parler des grands désastres de réglage, de mauvaises distances ou de mauvaises expositions, le premier mouvement, le premier réflexe, c’est la déception : « ainsi je n’ai vu que ça, voilà où m’ont mené toute cette tension et toute cette gesticulation, à ces petits rectangles 24 x 36 qui souvent ne me disent plus rien. » Les photos que j’imaginais les meilleures sont ratées, et celles auxquelles j’imaginais le moins d’avenir sont parfois assez bonnes. L’appareil m’a eu, encore une fois il n’est pas à ma hauteur, trop haut ou trop bas par rapport à ce que j’attendais de lui. Ou je suis un mauvais technicien, ou il est le mauvais médiateur. » [Planches-contacts, L’image fantôme, Hervé Guibert, Éditions de Minuit, 1990.]


La série Contacts sur Arte propose de regarder et écouter des photographes parler des choix qu’ils ont fait sur leurs planches-contacts.


Catalogue raisonné des œuvres de William Henry Fox Talbot

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