Le photographique chez Murdoch

Le photographique chez Murdoch, c’est observer comment sont représentés les photographes et la photographie au cinéma ou dans les séries télévisuelles. À évoquer le cinéma, nous sommes quelques-uns à penser presque automatiquement au film de Michelangelo Antonioni, sorti en 1966 : « Blow-up » (inspiré d’une nouvelle de l’écrivain argentin, Julio Cortázar – Les Fils de la vierge dans son recueil  Les armes secrètes /le film a obtenu la Palme d’or au Festival de Cannes en 1967 ).

Le photographique chez Murdoch

La photographie en action

Les enquêtes de Murdoch, est une série qui met en scène des enquêtes policières au Canada, à Toronto. Ces enquêtes sont menées par l’inspecteur William Murdoch. Nous sommes à la fin du 19 ème siècle. Toujours très soucieux de découvrir la vérité mais sans violence, Même si, de temps en temps, il se risque dans une action un peu plus osée que toutes les précédentes !

Le détective Murdoch est un passionné de science.  Il la dirige toute sa fantaisie en utilisant des méthodes plutôt d’avant-garde pour l’époque, pour résoudre les mystères et confondre les criminels. Aidé par George Crabtree, un peu naïf et très maladroit. Il y a aussi  le Docteur Julia Ogden, une des premières médecins-légistes. Julia est une femme très talentueuse. Murdoch en est amoureux. Tout ce monde est dirigé par l’Inspecteur Thomas Brackenreid.

Toutes les inventions du 19ème siècle sont mises en scène dans la série, au fil des épisodes, et la photographie en fait partie.

Le photographique chez Murdoch

Dans la 3ème saison,  La vérité nue : En fouillant l’appartement, d’une femme retrouvée étranglée dans un parc, Murdoch et Crabtree tombent sur une série de photographies sur lesquelles la victime apparaît nue. Murdoch ne va pas tarder à découvrir le miroir sans tain, servant à photographier des notables de la ville dans des ébats amoureux avec des jeunes femmes. Elles  posent pour l’artiste photographe qui les reçoit dans son studio dans des poses coquines. Le chef Brackenreid, l’air de rien, se délecte à regarder, et devant l’air offusqué de Murdoch devant tant de plaisir de l’œil, il vante la qualité du papier photo, et sa netteté !

Un peu balourd, le chef Brackenreid dit: « Ça… un appareil photo ?  Mais il est à peine plus gros qu’une boite de cigares !….
– Remarquable n’est ce pas ? dit Murdoch, très enthousiaste ! c’est le tout dernier modèle de la compagnie Eastmann, ils l’ont baptisé Le Pocket Kodak  !
Et les plaques, où on les met ? poursuit le chef Brackenreid, (qui tout de même, sait comment fonctionne un appareil photo… !) – Les plaques appartiennent au passé… s’empresse de répondre Murdoch, Georges Eastmann vient de mettre au point un nouveau support, un film souple fait de cellulose, et celui-ci est déjà à l’intérieur de l’appareil. Et il rajoute en baissant le ton de sa voix, comme pour faire chuchoter une confidence : on n’arrête pas le progrès… ! »

Le photographique chez Murdoch : dans la saison 8

Un loup dans la bergerie mélange du  côté humain des questions de bonnes mœurs*,   et du côté mobile du crime, la photographie.  À l’occasion de travaux dans les locaux, on trouve un squelette dans la dalle de béton. Et c’est à cause d’une photographie !
Mais l’inspecteur Murdoch dispose d’un indice : le négatif en morceaux d’une photo retrouvé sur la victime. Et une photo prise le mois précédent une disparition.

« C’est Hodge… dit Crabtree en pointant du doigt un homme sur une photographie Le photographique chez Murdoch - Cabtree montre un homme sur la photographie.
ça ne peut pas être lui…
– si, je vous assure…, regardez ses favoris (…)
-Inspecteur, venez voir ça dit Crabtree, voulant prendre à témoin Murdoch et avoir son avis…
– J’ose espérer que vous ne perdez pas votre temps à regarder de vieilles photos dit Murdoch,
– Il n’existe pas de liste d’employés du poste pour juin 1881 seulement cette photographie prise le mois précédent… si on arrive à identifier tous ces visages
-Je ne me souviens plus de lui… tous les autres je les remets… qui c’est celui là…?

 


William Murdoch descend en salle d’autopsie…

Le photographique chez Murdoch - ça ressemble à un négatif de photographie.Deux fragments étaient enveloppés« Il y a 13 morceaux en tout, je les ai trouvés en tamisant la terre qui était sous le squelette, dit la jeune Dr Grace, (qui remplace le Dr Ogden). – Ça ressemble à un négatif de photographie, à votre avis il date d’avant le décès ?  Il n’a pas fallu longtemps à Murdoch pour comprendre ce que c’est…
– Deux des fragments étaient enveloppés dans des morceaux de soie» précise le Dr Grace


Murdoch à l’agent Henri :

J'ai une mission pour vous... « Reconstituer le négatifJ’ai une autre mission pour vous… Voici les fragments d’un négatif sur plaque de verre, je veux que vous reconstituiez le négatif…     
-Vous voulez que je recolle tous ces morceaux… !  dit l’agent Henri, d’un air excédé,
– Oui mais faîtes le avec précaution, ça pourrait être important
-Vous vous en sortez ?
– Eh bien monsieur…-Vous permettez ….
Murdoch rapproche les morceaux du puzzle constitué…
il en manque un morceau, N’y touchez pas, dit-il Murdoch retourne dans la salle d’autopsie…


Il faut tamiser plus fin...

Docteur Grace il faudrait que vous tamisiez plus fin,… il manque un fragment du négatif.
Elle lui demande la taille du maillage !

Vous avez pu retrouver… ?
– Oui j’ai retrouvé plusieurs fragments de verre

 

 

 


L’agent Henri pensant que son travail de reconstitution du puzzle est terminé en profite, pour très naturellement utiliser sa loupe comme miroir. Jeu de surfaces réfléchissantes… !
est passée cette pièce ? intervient Murdoch
– Pardon ? – La pièce qui
était là…
L'agent Henri se recoiffe à l'aide de la loupe comme miroirl’autre moitié du visage Quelqu'un a volé un fragment du négatif
-Vous êtes sûr qu’elle y était ? – Évidemment… qui a pu venir ici ?
– Il manque d’autres fragments ?
– Non…. seulement le plus important de tous !
– Qu’est ce qui se passe ?
demande le chef Brackenreid
Quelqu’un a volé un fragment du négatif sur plaque…


Le chef Brackenreid regarde attentivement

[….] Vous avez raison c’est le même homme qu’est ce que cela veut dire ?

  Le photographique chez Murdoch -Brackenreid regarde la photo Le photographique chez Murdoch - Oui c'est le même homme sur les 2 photosJe vais l’interroger à nouveau….Et ensuite je dois découvrir qui est l’autre homme sur cette photographie…

 

 


Le photographique et l’ingéniosité de  Murdoch !

Le photographique chez Murdoch - L'ingéniosité de Murdoch

C’est là que va se déployer le talent de l’ingénieux Murdoch ! Inventer un dispositifLa manière dont il se sert, très naturellement de ses connaissances, pour inventer un dispositif qui lui permette peut-être, si ça marche… évidemment, il y a toujours le suspens, d’apporter un morceau de solution pour la résolution du mystère….    

 


– J’ai conçu un appareil dont le but est de nous permettre de juxtaposer deux images
– Excellent
soutient Henri…qui cherche à saisir ce qu’il doit faire..
– Ce que je vous demanderais, c’est que vous superposiez les positifs de chacune de ces plaques de verre sur cette partie de l’image obtenue à partir du négatif.

D’accord dit Henri, l’air dépité…
– Vous avez compris ce que je vous demande ?
–  Je superpose les images… finalement avec son air un peu idiot, il a parfaitement bien compris… !

Car l’art de travailler avec l’inspecteur Murdoch c’est de parvenir à traduire ses très longues explications en langage courant et direct. Ce  qui permet également de signaler l’assimilation de la découverte ou du phénomène. Comme si c’était une évidence !

Pourquoi ? insiste Murdoch 
– Parce que vous me l’avez demandé !
Reprise de Murdoch avec lenteur et patience : – Henri ? Vous connaissez le système d’identification judiciaire Bertillon** ? 
Oui, le principe c’est que chaque individu est doté de signes distinctifs mesurables…

– Exactement… et comparables… Donc maintenant, notre objectif c’est de trouver l’identité de la personne qui est sur cette photographie en appliquant le système Bertillon. Et pour ce faire, nous allons comparer les signes distinctifs de cet homme-ci et ceux des policiers qui se trouvent sur cette photographie.
– Je comprends…

Juxtaposer deux images     Le photographique chez Murdoch - Préparer les portraits de chaque homme

Le photographique chez Murdoch - Superposer les positifs  Le système d'identification de Bertillon

– Alors j’ai créé une plaque de chacun des policiers, et j’ai percé des trous aux endroits précis des signes distinctifs à étudier… Tout ce que vous avez à faire c’est de poser le verre sur le support. Ensuite vous ramenez la photo vers vous et si l’identité correspond alors les signes distinctifs se juxtaposeront, ça ne devrait pas être trop difficile.

Intéressant !… Ce qui est distinctif doit se juxtaposer !!
Les repérages des signes distinctifs attestent que chaque être humain est unique !
Que les signes distinctifs de l’un ne peuvent pas s’accorder avec les signes distinctifs de l’autre.
Quand même, c’est bien leurs signes distinctifs qui les distinguent et qui en font des êtres uniques !

Superposez l'image du commissaire Stockton        Le photographique chez Murdoch - Les trous ne sont pas alignés

 

Essayez avec le commissaire ChilesHenri, superposez l’image du commissaire Stockton
– Mais il a une moustache
– Il a très bien pu la raser…
– Les trous ne sont pas alignés…

– Henri, essayez avec le commissaire Chiles…

 

 

 

 


Donc c’est bien vous sur la photographie…Le photographique chez Murdoch - Donc c'est bien vous sur la photographie...
– C’est ce que vous avez semblé avoir
prouvé… La vérité c’est que j’ignorais l’existence de cette photographie
– Donc vous n’avez jamais connu l’identité du photographe
– Je savais que c’était Finch qui avait pris la photographie et quand j’ai vu que vous reconstituiez le négatif…
– C’était un coup monté d’une maladresse risible et je m’étais mis en tête de le démonter
– Mais soudain il y a eu le cliché… – Oui et ça a changé la donne… il m’a montré la photographie…


 Le photographique et l’anthropométrique

Le divertissement ne doit pas nous faire oublier le cœur de l’affaire.
La photographie, dans son histoire, est un Objet avec de multiples entrées…

Alphonse Bertillon, né en 1853, va commencer sa carrière à à la Préfecture de police de Paris en 1879 comme commis aux écritures. Il est chargé du classement des fiches signalétiques. Il va, pour améliorer son travail et satisfaire sa pulsion obsessionnelle, concevoir un système de classement sur une série de 9  mesures anthropométriques, divisé en 3 parties.

Le premier a en faire les frais, est un voleur pris lors d’un cambriolage. Il donne un faux-nom. Mais il sera trahi par les mesures de son corps et passera donc aux aveux.
À l’heure de l’ADN et du passeport biométrique (entre autres) cela peut faire sourire… [ lire deux articles cités en bas de page.]

Réflexions : Au début de la mise en place du service photographique chez Bertillon, les photographes avaient en tête les portraits qu’ils voyaient chez les portraitistes. Même contraints par des conditions techniques, qui les obligeait à installer leurs modèles pour qu’ils bougent peu, ces portraitistes avaient comme priorité l’Art du portrait (qui évolue comme chacun le sait!).
Saisir la personne et la personnalité, l’unique, dans son caractère physique. Mais avant tout, l’unique dans sa manière propre d’exprimer ses sentiments.

Bertillon a été obligé de rationaliser par le choix des appareils  et par la méthode : manière de s’installer sur les sièges, distance entre l’appareil photo et le sujet, choix des éclairages. Il a été obligé aussi  de former des photographes, – appelons les plutôt des opérateurs -, garantissant les procédures, et des laborantins pour obtenir quotidiennement des développements stables.

Rationaliser veut alors bien dire qu’il n’y a plus que l’utilitaire du médium qui est à l’œuvre, et avec la photographie ça tombait bien, puisqu’elle est aussi (mais pas seulement) une mécanique !

Obligé de former des opérateurs spécifiques, Bertillon ! pour faire fonctionner son système.

Car le premier débat à la découverte de la photographie a bien été que la dite-photographie, ontologiquement mécanique, n’était cependant pas conçue sans quelqu’un pour la faire !

Quelqu’un  avec ses choix de points de vues, d’appareils, d’émulsions, et d’objets à photographier.

Dès la fin du 19ème siècle, l’identité judiciaire envahit l’espace de façon internationale, avec ses possibilités perfectibles, toujours, ses abus, ses dérives…

La  loi pour adopter le Carnet anthropométrique des nomades est votée à l’Assemblée le 16 juillet 1912. (Alphonse Bertillon est membre de la Commission chargée de préparer les projets de règlement )


 

Carnet anthropométrique d'identité - NomadesJacob Benbassat, a immigré avec sa femme Calo Cario, et leurs 2 enfants, de la Turquie pour la France en 1923. Naturalisés en 1928. Il est indiqué sur le carnet : Marchand ambulant en bonnèterie / Il était brodeur, et mon grand-père !           

                                             Jacob Benbassat, mon grand-père maternel


N’oublions pas que Roman Vishniac, en 1933,  à Berlin, a risqué sa vie et celle de sa fille de sept ans pour témoigner en photographiant le plastomer. C’était un appareil qui servait à mesurer la taille de la tête humaine afin d’obtenir -ou non – un certificat d’« aryanité ».

©Roman Vishniac Berlin 1933              ©Roman Vishniac Berlin 1933 extrait


Le photographique chez Murdoch

De l’ingéniosité de William Murdoch au Carnet anthropométrique d’identité de mon grand père, à l’interdiction de photographier – interdiction défiée par Roman Vishniac.

Je suis hantée par le croche-pied et les coups donnés par cette journaliste hongroise à des migrants syriens forçant le barrage pour entrer dans le pays avant de tenter de regagner l’Allemagne et d’obtenir des statuts de réfugiés

Depuis, elle a été licenciée et des barbelés ont surgi à certaines frontières. Dans ma naïveté, un instant, je me suis demandé si ce geste n’était pas orchestré pour «faire de la pub au reportage…»

Bertillon cherchait à obtenir des mesures significatives d’une personne, mesures singulières, inaltérables, et permanentes.

Tout le contraire de la vie d’un homme… Le corps se développe, change, s’altère.

Si la photographie est en cause dans cette affaire, c’est bien de son usage par un homme qui l’utilisa à des fins de système.


Notes :
Je n’ai pas connu mon grand-père maternel, je le regarde sur cette photo d’identité NOMADES. J’ai hérité d’autres photos, d’autres cartes d’identité et passeports, tous ces documents, outre qu’ils attestent d’un enregistrement à une date, avec une photo, une profession, une adresse, restent muets.

Ce qui m’anime, c’est ce qui m’a été transmis, mais ce qui me fascine c’est la corporéité de la photographie.

 * Lire : Marc Renneville à propos de Bertillon.  https://criminocorpus.org/fr/bibliotheque/alphonse-bertillon/ Martine Kaluszynski, « Alphonse Bertillon et l’anthropométrie judiciaire. L’identification au cœur de l’ordre républicain », Criminocorpus, Bertillon, bertillonnage et polices d’identification, Articles, mis en ligne le 12 mai 2014,  https://criminocorpus.revues.org/2716  **L‘homosexualité est passible d’emprisonnement à ce moment-là à Toronto (et ailleurs…!) *** ©Toutes les photos sont extraites de l’épisode 7 de la saison 8 et ont été prélevées en arrêt sur image sur le site de France 3 Télévisions. ****L’homme de Vitruve par Léonard de Vinci. 1490. (dimensions 34,4 X 24,5 cm dessin à la plume et au lavis) Texte écrit par Léonard de Vinci en écriture spéculaire (à l’envers, un miroir permet de la décrypter) symbole de l’Humanisme… L’Homme est le centre de l’Univers) Le photographique chez Murdoch - Léonard de Vinci. 1490 L'homme de Vitruve

 

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