Thomas Bernhard / extraits de Extinction



Thomas Bernhard 1931-1989
Extraits de « Exctinction Un effondrement » – 1986

«…/et j’ai ouvert le tiroir où j’avais conservé quelques photographies de ma famille. J’ai regardé attentivement la photographie sur laquelle mes parents, à la gare Victoria à Londres, montent justement dans le train de Douvres. J’avais pris d’eux cette photographie à leur insu.

…/La photographie que j’avais prise de mes parents à la gare Victoria montrent ceux-ci à un âge où ils voyageaient encore et ne souffraient d’aucune maladie. Ils portaient des imperméables qu’ils venaient tout juste d’acheter chez Burberry et, accrochés au bras, des parapluies également achetés chez Burberry. Comme des Continentaux typiques, ils se montraient encore plus anglais que les Anglais et faisaient ainsi une impression grotesque plutôt que raffinée et distinguée et, à la vue de cette photographie, j’avais toujours eu envie de rire, mais à présent l’envie d’en rire m’avait passée. Ma mère avait un cou un peu trop long, qu’on ne pouvait plus trouver beau, et, au moment où j’ai pris cette photo d’elle, alors qu’elle montait dans le train, elle l’a allongé de quelques centimètres de plus que de coutume, redoublant ainsi le simple ridicule de la photo. Le maintien de mon père a toujours été d’un homme qui ne peut dissimuler sa mauvaise conscience vis-à-vis du monde entier et qui en est malheureux. Le jour où j’ai pris la photo, il portait son chapeau un peu plus bas sur le front que d’habitude, ce qui le fait paraître plus emprunté sur la photo qu’il ne l’est en réalité. Pourquoi j’ai gardé justement cette photo de mes parents, je n’en sais rien. Un jour j’en découvrirai la raison, ai-je pensé. J’ai posé la photo sur ma table et j’ai cherché celle prise il y a deux ans à peine, sur la rive du Wolfgangsee, où l’on voit mon frère sur son voilier qu’il laisse toute l’année à Sankt Wolfgang dans un hangar appartement aux Fürstenberg. L’homme sur la photo est quelqu’un d’aigri. Les vêtements de sport n’arrivent qu’à grand-peine à dissimuler les maladies qui ont déjà entièrement pris possession de lui. Son sourire est tourmenté, comme on dit, et seul son frère a pu prendre cette photo, à savoir moi. Lorsque je lui ai donné une épreuve de la photo, il l’a déchirée sans commentaire. J’ai posé la photo qui représente mon frère à côté de la photo sur laquelle mes parents, à Londres, montent dans le train de Douvres, et je les ai contemplées toutes les deux pendant quelque temps.

…/Le couple que formaient mes parents, même s’il était, en fait, impuissant à tout point de vue, quoique tout de même, depuis toujours, diabolique pour moi, s’était réduit tout d’un coup, du jour au lendemain, à cette photo grotesque et ridicule que j’avais à présent sur ma table et que j’observais avec la plus grande insistance et impudence. Tout comme la photo de mon frère.

…/Il a fallu qu’ils meurent dans un accident et qu’ils se réduisent à ce bout de papier ridicule qu’on appelle photographie, pour ne plus pouvoir te faire du mal. La manie de la persécution a pris fin, ai-je pensé. Ils sont morts. Pour la première fois, à la vue de la photographie qui le montre à Sankt Wolfgang sur son voilier, j’ai eu pitié de mon frère. A présent il avait l’air encore beaucoup plus comique sur la photo qu’à première vue. Mon impassibilité en le regardant m’a fait peur. Mes parents aussi étaient comiques sur la photo où on les voit à la gare Victoria. Tous trois à présent, devant moi sur ma table, hauts de dix centimètres à peine, avec leurs vêtements à la mode et l’attitude grotesque de leur esprit, étaient encore plus comiques qu’au premier regard. La photographie ne montre que l’instant grotesque et l’instant comique, ai-je pensé, elle ne montre pas la personne telle qu’elle a été, en somme, durant sa vie, la photographie est une falsification sournoise, perverse, toute photographie, peu importe qui photographie, peu importe qui elle représente, est une atteinte absolue à la dignité humaine, une monstrueuse falsification de la nature, une ignoble barbarie. D’autre part, les deux photos me paraissaient prodigieusement caractéristiques justement de ceux qui étaient fixés sur la pellicule, de mes parents tout comme de mon frère. Les voilà, me suis-je dit, tels qu’ils sont vraiment, les voilà tels qu’ils étaient vraiment. J’aurais aussi bien pu emporter de Wolfsegg d’autres photographies de mes parents et de mon frère et les conserver, j’ai emporté et conservé celles-ci parce qu’elles reproduisent exactement mes parents et mon frère à l’instant où ces photographies ont été prises par moi, tels que mes parents étaient en réalité, tel qu’était mon frère en réalité. Je n’ai pas eu la moindre honte à le constater. Ce n’était pas par hasard que je n’avais pas détruit justement ces photographies et que je les avais même emportées à Rome et mises de côté dans le tiroir de ma table. Je n’ai pas là des parents idéalisés, me suis-je dit, j’ai là mes parents tels qu’ils sont, tels qu’ils étaient, ai-je rectifié. J’ai là mon frère tel qu’il a été. Ils étaient tous trois si timides, si communs, si comiques. Je n’aurais d’ailleurs pas toléré, me suis-je dit, dans le tiroir de ma table, une image fausse de mes parents et de mon frère. rien que les images réelles, les images vraies. Rien que de l’absolument authentique, si grotesque, peut-être même si repoussant soit-il. Et ce sont précisément ces photos de mes parents et de mon frère que j’avais montrées un jour à Gambetti, il y a un an, je me rappelle encore où, dans le café sur la Piazza del Popolo. Il avait regardé les photos, il avait demandé : Est-ce que tes parents sont très riches ? A quoi j’avais répondu : Oui. Je sais encore qu’ensuite le simple fait de lui avoir montré ces photos m’a été pénible. Tu n’aurais jamais dû lui montrer justement ces photos, me suis-je dit alors. C’avait été une sottise. Il y avait et il y a d’innombrables photos qui montrent effectivement mes parents sérieux, comme on dit, mais elles ne correspondent pas à l’image que, toute ma vie, je me suis faite de mes parents. Il y a aussi de ces photographies sérieuses de mon frère, elles aussi sont des images fausses. Du reste, je ne déteste presque rien au monde plus que l’exhibition de photographies. Je n’en montre aucune et je ne m’en laisse montrer aucune. Que j’aie montré à Gambetti la photo de mes parents à la gare Victoria a été une exception. Quel but poursuivais-je ainsi ? De son côté, Gambetti ne m’avait jamais montré de photographies. Naturellement je connais ses parents ainsi que ses frères et soeurs et cela n’aurait aucun sens de me montrer des photos qui les représentent, cela ne lui serait d’ailleurs jamais venu à l’idée. Au fond, je déteste les photographies et moi-même, il ne m’est jamais venu à l’idée de faire des photographies, à part cette exception londonienne, à part Sankt Wolfgang, Cannes, de ma vie je n’ai possédé un appareil photographique. Je méprise les gens qui sont constamment en train de photographier et qui se promènent tout le temps avec leur appareil photographique pendu au cou. Ils sont sans cesse à la recherche d’un sujet et ils photographient tout et n’importe quoi, même ce qu’il y a de plus absurde. Sans cesse ils n’ont rien d’autre en tête que de se représenter eux-mêmes et toujours de la façon la plus repoussante, ce dont ils n’ont cependant pas conscience. Ils fixent sur leurs photos un monde perversement déformé, qui n’a rien d’autre en commun avec le monde réel que cette déformation perverse dont ils se sont rendus coupables. Photographier est une manie ignoble qui atteint peu à peu l’humanité entière, parce qu’elle n’est pas seulement amoureuse de la déformation et de la perversité, mais qu’elle en est entichée et qu’en vérité, à force de photographier, elle prend à la longue le monde déformé et pervers pour le seul véritable. Ceux qui photographient commettent l’un des crimes les plus ignobles qui puissent être commis, en rendant la nature, sur leurs photographies, perversement grotesque. Sur leurs photographies, les gens sont des poupées ridicules, désaxées au point d’en être méconnaissables, défigurées, oui, qui regardent d’un air effrayé leur ignoble objectif, de façon idiote, repoussante. Photographier est une passion abjecte qui atteint tous les continents et toutes les couches de la population, une maladie qui a frappé l’humanité entière et dont celle-ci ne pourra jamais être guérie. L’inventeur de l’art photographique est l’inventeur de l’art le plus misanthrope de tous les arts. C’est à lui que nous devons la déformation définitive de la nature et de l’homme qui y vit, en la caricature perverse de l’une et de l’autre. Je n’ai encore jamais vu sur aucune photographie un homme naturel, autrement dit un homme véritable et vrai, comme je n’ai encore jamais vu sur aucune photographie une véritable et vraie nature. la photographie est le plus grand malheur du XXe siècle. Jamais je n’ai été pris d’un tel dégoût qu’en regardant de photographies. Mais, me suis-je dit à présent, si déformés que soient mes parents et mon frère sur ces seules photographies prises par moi avec l’appareil photographique appartenant à mon frère, à mesure que je les regarde celles-ci montrent tout de même, derrière la perversité et la déformation, la vérité et la réalité de ceux qui sont pour ainsi dire saisis par la photographie, parce que je ne me soucie pas des photos et que je vois ceux qui y sont représentés, non pas tels que les montre la photo dans sa déformation grossière et sa perversité, mais comme moi je les vois. Mes parents à la gare Victoria à Londres ai-je écrit au dos de la photo. Sur la deuxième, qui montre mon frère à Sankt Wolfgang, Mon frère faisant de la voile à Sankt Wolfgang. j’ai plongé la main dans le tiroir et j’ai retiré la photo sur laquelle mes soeurs Amalia et Caecilia posent devant la villa de Cannes que mon oncle Georg, le frère de mon père….. »