Champfleury / La légende du daguerréotype



Jules Husson 1821-1889 / sous le pseudonyme de Jules Champfleury
historien, romancier, ami de Courbet, de Baudelaire, de Nadar

Le premier daguerréotypeur qui s’installa à Paris était un garçon perruquier du Midi, nommé Carcassonne, qui, de son ancien état, n’ait conservé que de longs cheveux, de longues manchettes et un jabot bouffant qui lui servaient d’enseigne ; mais il prit des attitudes d’homme inspiré et un peu fatal dans les nombreux portraits d’après lui-même qu’on voyait sous la porte cochère.
Les hommes qui passaient devant le cadre se disaient : -que je voudrais ressembler à Carcassonne ! Les demoiselles s’écriaient : – Le joli garçon que M. Carcassonne !
Enfin, on parlait tellement dans le quartier de Carcassonne, de sa beauté et de son talent de daguerréotypeur, qu’un provincial nouvellement débarqué, M. Balandard, complota de faire une surprise à sa femme en lui rapportant à son retour à Chaumont son portrait d’après un procédé si nouveau.
Donc un matin le provincial grimpe à l’atelier de Carcassonne, qui, ayant donné un tour de main à son jabot, et rejeté ses cheveux au vent :
-Nous allons vous faire, monsieur, un admirable portrait. On ne vous reconnaîtra pas.
-Mais à quoi bon faire un daguerréotype, s’écrie M. Balandard, si on ne me reconnaît pas ?
-C’est une façon de parler, cher monsieur… Veuillez vous asseoir et ne bougez pas… Je vais vous donner un coup de peigne, si vous le permettez… Ne bougez pas…On ne taille pas agréablement les cheveux dans votre province, monsieur… Ne bougez pas, je cherche mes ciseaux… Crac, crac, crac, c’est fait. Regardez vous dans cette glace, sans remuer, s’il vous plaît… Vous paraissez dix ans de moins… Un moment, que je vous mette un soupçon de pommade… Ne bougez pas.
-Et le portrait ? s’écrie M. Balandard impatienté.
-Immédiatemment. Encore un peu de poudre de riz pour enlever l’échauffement du voyage, et ne bougez pas !
-Pourquoi, monsieur Carcassonne, ne me permettez vous pas de remuer ?
-Pour vous habituer, dès maintenant, à supporter l’immobilité qu’exigera l’opération… Patience, nous allons commencer. Ne bougez pas !
Alors Carcassonne apporta en face de M. Balandard un énorme daguerréotype qui semblait une pièce de canon braquée devant le modèle.
-Que les paupières restent immobiles ! Attention ! Ne bougez pas !
-Vraiment cette position est insupportable, se disait M. Balandard en ouvrant des yeux immenses
-Immobiles les mains ! La poitrine plus en avant !… Ne remuez pas le reste du corps, disait le daguerréotypeur la tête dans sa machine.
Il sort de la boîte, revient vers M. Balandard.
-Voilà une mêche de cheveux qui produit le plus mauvais effet… J’aurais dû vous donner un coup de fer. Allons, ne vous impatientez pas, je commence. Ne bougez plus ! Un, deux, trois ! Fixe ! C’est fait !
-Enfin ! d’écrie M. Balandard en se levant, heureux d’échapper à cette dure immobilité et de contempler ses traits reproduits par le soleil.
Mais la plaque, plus noire qu’un nègre,ne laissait distinguer ni bouche, ni nez, ni yeux, ni oreilles.
-Vous avez remué, s’écrie M. Carcassonne. C’est à recommencer… Allons, en place, et ne bougeons plus.
M. Balandard se rassied sur sa chaise et pendant trois fois le même carré noir irritant apparaît sur la plaque.
-Vous êtes donc le mouvement perpétuel, monsieur ? disait le daguerréotypeur. Il est pourtant si facile de rester en place !
La vérité est que l’ancien garçon perruquier, absolument ignorant dans l’art du daguerréotypeur, employait au hasard des substances chimiques à lui inconnues, et que le soleil sa faisait tirer l’oreille pour l’aider de son concours.
Pendant le quatrième essai du portrait, M. Balandard sentit une singulière démangeaison à son nez et il lui fallut un énorme empire sur lui-même pour ne pas se gratter.
Ah! ah! s’écria Carcassonne, voici un meilleur essai.
Et, triomphant, il montra à son client un nez qui se dessinait au milieu de la plaque noire.
-Vous n’avez pas remué le nez ; aussi voyez comme il est bien venu. Un peu de courage et nous réussirons.
Au sixième portrait, M. Balandard se leva en se grattant les oreilles comme s’il avait été assiégé par une armée de puces.
-C’est singulier, disait-il en grattant ses oreilles ; elles me semblent diminuées.
-Bravo ! s’écriait Carcassonne, bravo !
Cette fois, les oreilles de M. Balandard se profilaient sur la plaque dans toute leur platitude.
-Tout va bien, dit le daguerréotypeur, au premier coup, le portrait viendra tout entier. Ne bougons plus !
M. Balandard sentit alors comme une légion de fourmis dans ses cheveux.
-Ne faîtes pas attention, dit M. Carcassonne ; tel est l’effet de ma pommade qu’elle s’infiltre dans les tissus capillaires et réveille l’activité de la racine du cheveu.
A la suite de ces fourmillements, le toupet apparut sur la plaque dans toute sa majesté.
Au neuvième essai, un étrange picotement tracassa l’oeil droit de M. Balandard, ce qui lui fit fermer l’oeil gauche.
Et en effet l’oeil droit se montra seul sur la plaque.
-Seigneur ! quels tourments ! se disait M. Balandard le coeur serré par une certaine émotion ; car que signifiaient ces grattements, ces picotements, ces fourmillements à la suite desquels le pauvre homme ressentait comme une diminution de lui-même ? N’était-il pas dangereux d’être exposé en face d’une machine mystérieuse qui froidement, de son grand oeil sombre, regardait l’homme assis ? Et quel lugubre costume que celui du daguerréotypeur qui sans cesse se couvrait la tête d’un grand drap noir !
S’il avait eu quelque fermeté, M. Balandard fût parti de l’atelier ; mais depuis qu’il était assis sur une chaise en face de l’instrument, sa volonté était diminuée et il ne pouvait résister à Carcassonne qui vingt fois le forçait à s’asseoir et vingt fois encore recommençait le portrait avec son éternel cri : Ne bougeons plus.
Cependant Carcassonne, à force d’expérimenter, commençait à se faire la main, et il était parvenu à obtenir une sorte de portrait fort embrouillé, une merveille pourtant en regard des premières noirceurs.
Il est vrai que pour arriver à ces pauvres résultats, le daguerréotypeur chargeait ses plaques de produits chimiques d’une violence extrême.
Déjà la séance durait depuis trois heures, et M. Balandard affaibli avait juste assez de force pour essuyer son front ruisselant, lorsque Carcassonne poussa un cri de triomphe.
-Enfin, voilà un admirable portrait, tout ce qu’il y a de plus ressemblant !
A cet enthousiasme, une voix altérée répondit :
-Faîtes voir !
-Eh bien M. Balandard, où êtes vous ? demanda le dagguerréotypeur.
-Ici
-Où ?
-Sur la chaise.
En effet, le son de voix partait de la chaise où était assis tout à l’heure le modèle ; mais on ne voyait plus le provincial.
-Monsieur Balandard ! s’écria le daguerréotypeur.
-Monsieur Carcassonne !
-Allons, monsieur Balandard, pas de plaisanterie… Sortez de votre cachette.
-Ne me voyez vous pas, monsieur Carcassonne ? disait la voix.
Enfin, cherchant dans tous les coins de son atelier, la fatale vérité apparut seulement à l’ignorant daguerréotypeur qui avait employé des acides si violents que la figure, le corps, et les habits du malheureux bourgeois de Chaumont en avaient été dévorés.
Cinquante essais successifs annihilèrent peu à peu la personne du modèle. De M. Balandard, il ne restait qu’une voix !
Effrayé de la suppression d’un citoyen estimable, crime prévu par le code, Carcassonne abandonna le métier dangereux de daguerréotypeur pour reprendre son ancienne profession de garçon perruquier ; mais, sans cesse, comme un châtiment éternel, l’ombre de M. Balandard le suit partout et sans cesse le supplie de lui rendre sa forme première.
Et pour calmer ces justes récriminations, Carcassonne n’obtient un moment de calme que par un mot que les gens qui vont se faire raser attribuent à un excès de prudence :
-Ne bougeons plus !