La photographie est une intime réalité.

La photographie est une intime réalité. Même sans humain représenté, on ne peut jamais dire qu’il n’y a personne dans une photographie, à minima le photographe est là !

La photographie est une intime réalité

Une femme grande, très grande entre à l’Atelier. Elle vient pour le cours de photographie. Je regarde les images qu’elle a apportées et ressens une gêne presque physique, une sensation de manquer de pesanteur [au sens spatial]. Je poursuis pourtant l’exercice [celui de regarder des images autres que les siennes]. Enfin,  je lui demande : « Pouvez vous vous lever et me montrer comment vous photographiez ? ».

Elle se lève, je reste assise. Debout, se dégageant du bureau pour trouver plus d’espace, elle penche le haut de son corps pour un plié avant à quarante cinq degrés. La nuque incurvée, elle relève le menton, porte les mains de chaque côté de ses yeux pour tenir l’appareil photo pour du semblant, et pour rassembler la posture qu’elle prend pour photographier. Elle s’immobilise.

Le manque de pesanteur que je ressentais était donc dû à ce pliage, entraînant une distorsion entre ce qu’elle voyait du haut de son mètre quatre-vingt cinq, le rabattement qu’elle opérait et ses conséquences dans la perspective photographique. « Mais pourquoi vous pliez vous ? – Elle m’explique – Être à la hauteur de l’autre, des autres qui ne sont pas aussi grands que moi… Je proteste, bizarrement je ressens une injustice… pas pour elle, pour moi ! – Mais j’aimerais voir ce que vous voyez, vous, de là haut… Ce que moi, je ne verrai jamais !… »

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La photographie est une intime réalité : point de vue

J’imagine souvent ma surface de travail [le format de mon négatif] comme une vitre aspirante. Tout ce qui est devant moi, vient se coller sur cette vitre. C’est une merveille de l’optique. À partir de la première netteté possible et jusqu’à l’infini [les lucarnes de l’infini]*  « tout » est là. [Pas tout bien sûr… les objets se superposent dans les différents plans… (selon l’angle de champ disponible – focale de l’objectif en rapport avec le point de vue(les secrets de la perspective photographique !)] Ce qui est parfois très loin dans la profondeur de la scène se retrouve sur la surface et ce qui est au-dessus de ma tête, dans la partie haute du cadre. Plans, strates, profondeur, largeur disponible et latéralité, empilements de bas en haut [et de haut en bas !], centre de gravité… Quelle gymnastique ! [physique et mentale…]. Le tout se reportant sur un plan plat !

Le photographe se déplace, son cadre le suit ! Si son appareil est sur trépied, il en  est dé-solidarisé.  La partie corporelle de la photographie ne se joue pas de la même manière appareil photo à la main [comme on dit], ou appareil photo installé sur trépied ou monopode, [sorte d’intermédiaire assez inconfortable entre les deux !]. Le photographe avance, fait un pas de côté, se baisse [dans son axe ou pas], se penche en avant ou en arrière, [son appareil penchant avec lui, ou pas !]

La photographe, plus haut évoquée, se penchait en avant [pour arriver à la hauteur décente qu’elle imaginait être celle de l’autre]. Ensuite,  elle redressait son appareil pour le tenir dans le centre de gravité du prolongement d’un corps supposé, à une hauteur supposée. [Sauf qu’entre-temps, un angle corporel à 45° passait par là !… Et qu’elle contraignait son champ visuel… ]

Si aucune objectivité n’est envisageable vis-à-vis de la scène vue, celle de l’immobilisation du point de vue, enregistrée par un objectif [parfaitement objectif, lui ! (même si heureusement les optiques ont elles aussi leurs imperfections…) l’immobilisation est donc, elle, effective dans sa vocation : produire l’image attendue et espérée.

Et n’oublions pas, [c’est tout de même la clé de la question] que toute cette machination optique va se retrouver dans une matière. La photographie n’est pas la réalité, elle est en une image !

La photographie est une intime réalité : agitation

Cette image se fabrique avec plus ou moins de compréhension des Lois [photographiques] qui la constitue.

Le photographe s’agite ! Le photographe cogite ! Le photographe renifle ! Le photographe cherche à rallier sensiblement la réalité à sa cause…

L’œil du photographe, [et son cerveau !] son viseur, et la réalité se rejoignent dans un mouvement incessant et une folle intimité. Son corps et sa psyché sont mobilisés. Le photographe désire cette espèce de soulèvement de soi, le photographe se mobilise. Le photographe veut avoir une image, sa tension est extrême. Il lui faut s’en saisir, d’Une au milieu d’un nombre infini d’autres probables, d’autres possibles. Le photographe déclenche au bon moment pour la bonne photographie [du moins, l’espère] – Cette image, obtenue de cette intime traversée de l’impermanence jusqu’à la fixité, d’un bord à l’autre, porteuse de son destin propre est une disposition et un arrimage. Le photographe nous l’offre.

Ce qui reste après soi, une liaison, entre la réalité et l’Idéal. Cette image n’est pas une obligation, elle est un monde et un objet en plus !


* Baudelaire écrit  [pour le Salon de 1859] « Des milliers d’yeux avides se penchaient sur les trous du stéréoscope comme sur les lucarnes de l’infini ».

Et… lire ou relire le précédent article : Josef Sudek, le triomphe de la lumière 

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