Bonfils, un photographe en Orient

Bonfils, un photographe en Orient : À l’heure où des forces plus qu’obscures détruisent un patrimoine mondial, j’ai envie d’évoquer ces photographes «orientalistes» du 19 ème siècle. Ceux qui accompagnaient les expéditions scientifiques archéologiques, botaniques, ethnographiques, géographiques, autour du Levant ou Orient, cet espace méditerranéen, ottoman, musulman, juif et chrétien qui éveillait depuis les Croisades intérêt, curiosité et fascination. Et ceux qui s’y sont installés.


Le déchiffrement des hiéroglyphes par Champollion dès 1822 et l’amélioration des conditions matérielles de voyage à partir de 1850, navigation à vapeur et chemin de fer – réseau du Delta et Orient-Express – stimulent d’audacieux voyageurs pour parcourir ces nouvelles contrées peu explorées, et découvrir les coutumes et les Beautés de cette partie du monde.


Les artistes, «atteints» par le Romantisme et l’Orientalisme, dès 1830, sont partants pour quelques aventures «solitaires». Écrivains, peintres et  photographes, ont  sillonné ces terres, des voyages longs, périlleux et coûteux, et nous ont  rapporté textes et images.


De son «Voyage en Orient», Il reste, un daguerréotype de Gérard de Nerval en Égypte en 1843. Flaubert, lui, part avec Maxime Ducamp de 1849-1851 pour un voyage initiatique : Alexandrie, Palestine, Liban, Syrie, Constantinople, Italie.  Francis Frith, édite Voyage en Egypte, Nubie, Palestine et Syrie, 1856, des vues au collodion sur verre. Gustave Le Gray est mort au Caire, il y a vécu une vingtaine d’années. La liste est longue… Nous pouvons évoquer Félix Teynard, John B. Greene, Auguste Salzmann, Louis de Clercq, les Frères Zangaki, Carlo Naya, d’autres… et la maison Bonfils

Bonfils, un photographe en Orient - Ascension de la Grande pyramide
Bonfils – Ascension de la Grande Pyramide – Egypte

Bonfils, un photographe en Orient : descendants.


À Montpellier, peu de temps après la création de l’Atelier pH. neutre, une amie me parle d’un restaurant. « Il y a une vieille dame, me dit elle, qui, tous les soirs, pendant que les gens mangent,  raconte l’histoire de son grand-père, photographe »… Quelle surprise :  dans le passage entre la salle et la cuisine, au mur dans une pochette plastique un portrait. C’est un tirage albuminé… Un portrait d’Adrien Bonfils. Je réagis : « Vous ne devriez pas laisser ce tirage comme cela, c’est précieux, c’est un tirage à l’albumine, il faut le protéger ».


C’est ainsi, que j’ai eu le privilège de rencontrer Lucienne Salles, fille d’Adrien Bonfils, lui même, fils de Félix Bonfils, photographes qui se sont établis à Beyrouth en 1867, et sillonnèrent le Moyen Orient jusqu’en 1888.


« Et mon père nous racontait des péripéties surtout du temps où il faisait de la photographie mais il ne nous parlait pas tellement de la façon dont il les faisait, ni de la façon dont il les développait parce que c’était trop savant pour nous ; mais je sais qu’il allait très souvent aux États-Unis pour vendre la collection, étant donné que ma grand-mère Lydie était Quaker. » raconte Lucienne.

« Et ma grand-mère nous disait qu’elle ne pouvait plus voir un œuf tellement ils avaient utilisé des œufs pour l’albumine pour les photographies. Et il y avait des femmes qui à longueur de journées cassaient des œufs, séparaient le blanc des jaunes, les jaunes étaient salés, mis dans des tonneaux et envoyés à Alès…»


Félix Bonfils, un photographe en Orient : la collection

J’ai refait le voyage en photographies…
Plus de mille tirages albuminés, regardés à la loupe, listés, rangés dans des pochettes neutres.

Bonfils, un photographe en Orient - Athènes-l'Acropole
Bonfils – Athènes – l’ Acropole

Père et fils, accompagnés de porteurs, et d’assistants, Henri Rombeau et Georges Saboungi, (et d’autres) ont sillonné le Moyen Orient, rapportant des «Vues pittoresques» de Grèce, de Turquie, du Liban, de Syrie, de la Palestine, d’Égypte. Les photographies sont vendues dans de nombreux comptoirs : Jérusalem, Paris, Londres, en Suisse, à Philadelphie, sous forme d’albums ou à l’unité, sur papiers albuminés virés au chlorure d’or.

Bonfils, un photographe en Orient -Baalbeck Intérieur du temple de Jupiter
Bonfils – Baalbeck – Intérieur du Temple de Jupiter
Bonfils, un photographe en Orient - Statue colossale de Memphis-Egypte
Bonfils – Statue colossale de Memphis – Egypte
Bonfils, un photographe en Orient -Vue de la Mer Morte Palestine vers 1880
Bonfils – Vue de la Mer Morte Palestine vers 1880

Bonfils, un photographe en Orient : les albums


En 1872, paraît Architecture antique, (Égypte, Grèce, Asie Mineure) publié par Ducher, Paris. Puis, en 1877-78, une série de 5 volumes : Souvenirs d’Orient publié du Tome I et II Égypte et Nubie au Tome V Athènes et Constantinople. Chaque album contient environ 40 photographies originales, collées et accompagnées d’un titre et d’une notice historique et archéologique en regard de chaque planche. Les albums présentés à l’Exposition universelle de Paris en 1878, obtinrent une médaille.

Bonfils, un photographe en Orient - Album Egypte, Palestine, Syrie, GrèceTitre : Souvenirs d’Orient : Album pittoresque des sites, villes et ruines les plus remarquables de la Syrie et de la Côte-d’Asie, avec notice historique, archéologique et descriptive en regard de chaque planche / Photographié et édité par Félix Bonfils, Auteur et éditeur des voyages d’Égypte, de Syrie, de Grèce et de Constantinople.
Auteur : Bonfils, Félix (1831-1885). Photographe
Auteur : Charvet, Gratien (1826-1884). Préfacier
Éditeur : Chez l’auteur (A Alais (Gard) [Alès])
Date d’édition : 1878
Format : 1 album de 50 photographies positives sur papier albuminé d’après des négatifs sur verre au collodion, contrecollées sur carton, et 55 pages imprimées ; 38 x 49 cm (volume.), 28,5 x 23 cm (épreuves.)
Droits : domaine public
Bonfils, un photographe en Orient - Colonnade de la Grande mosquéeBonfils, un photographe en Orient page de texte : Colonnade de la Grande mosquée


Bonfils, un photographe en Orient : un peu d’investigation


Le format des tirages est d’environ 22 X 28 cm – taille de la plaque de verre au collodion, tirés par contact, à la lumière du soleil, dans des chassis-presses, installés sur des montants en bois les uns à côté des autres, sur le toit-terrasse de la Maison Bonfils.


Nous avons repéré plusieurs sortes de signatures. Bonfils, un photographe en Orient signature et N° de série
La légende, inscrite dans le négatif, est située au bas du tirage, écrite parfois en français et en anglais, accompagnée toujours par un numéro de série.
Bonfils, un photographe en Orient - Réservoir d'Ezéchias - The pool of Ezéchias
Les légendes nous renseignent sur les lieux et sur ce qui est mis en valeur.
Bonfils, un photographe en Orient -Femmes musulmanes syriennes en costume de ville
L’ orthographe des lieux n’est pas toujours exacte.


Vues générales et pittoresques, monuments et détails de monuments, scènes de rue qui enregistrent le mouvement des passants à cause des longs temps de pose, portraits dans la rue en donnant une pièce, portraits en studio posés en vêtements traditionnels qui marquent les distinctions ethniques.

Bonfils, un photographe en Orient - Homme arabe fumant sa pipe Bonfils, un photographe en Orient -Femme druse de la montagne de shouf - Liban Bonfils, un photographe en Orient - Chef de bédouins bergers


Le virage au chlorure d’or apporte une tonalité rouge brun aux tirages. Avec le temps, selon les conditions de conservation, le tirage «chute en sensibilité» et devient plus pâle. Les tirages qui sont plutôt jaunes ont été peu virés.

Bonfils, un photographe en Orient - Jeune fille de Béthléem                           Bonfils, un photographe en Orient - Cheik bédouin de Palmyre

Contre rémunération, sans doute, poses en studio devant des toiles peintes.

Bonfils, un photographe en Orient - Groupe de bédouines syriennes
Bonfils – Groupe de bédouines syriennes

Bonfils, un photographe en Orient - Place du marché à Jaffa
Bonfils – Place du marché à Jaffa

Attachés au protestantisme, un des leitmotiv des Bonfils a été de «refaire le chemin de Damas». Ils répertorient et photographient systématiquement les lieux saints, et à l’occasion, rajoutent sur la légende des explications bibliques.

Bonfils, un photographe en Orient - Entrée des pèlerins à Bethléem le jour de Noël
Bonfils – Entrée des pèlerins à Bethléem le jour de Noël
Bonfils, un photographe en Orient - Mur des Juifs, un vendredi
Bonfils – Mur des Juifs, un vendredi
Bonfils, un photographe en Orient - Mosquée d'Omar et El Aksa- Jérusalem
Bonfils – Mosquée d’Omar et El Aksa- Jérusalem

Bonfils, un photographe en Orient : un peu d’histoire

⇒⇒ Paul Félix BONFILS  né 8 mars 1831 à St Hyppolyte du Fort dans le Gard se marie le 27 août 1857 avec Lydie CABANIS née 21 mars 1837 à Congénies dans le Gard. Ils ont 2 enfants : Félicité-Sophie BONFILS née en mars 1858  et
⇒⇒ Paul-Félix-Adrien BONFILS né 8 août 1861 qui se marie le 1er juin 1897 à Beyrouth avec Marie SAALMÜLLER née 21 mars 1878 Brumana au Liban, il ont 5 enfants dont Lucienne (mariée à un pasteur Franck SALLES)


Félix Bonfils est relieur de métier, il pratique l’héliogravure et s’initie à la daguerréotypie avec Nièpce de St Victor. En 1858, à vingt sept ans, il part en mission militaire au Liban et découvre ce pays. Lydie Cabanis y emmène Adrien, alors souffrant, en 1866, et en revient très enthousiaste. C’est à elle que revient l’impulsion de leur départ pour Beyrouth l’année suivante. Ils ouvrent un Atelier photographique : «La Maison Bonfils » qui devient en 1878 «Félix Bonfils et Cie»


Lydie Cabanis-Bonfils administre la société, s’occupe aussi des portraits en studio et supervise la préparation des papiers pour les tirages albuminés. Adrien travaille avec son père, il poursuivra jusqu’aux années 1900. Au début des années 1870, le catalogue compte environ 15 000 tirages, 591 négatifs, et 9 000 vues stéréoscopiques.


Le Bulletin de la Société Française de Photographie, consigne dans le procès-verbal de l’Assemblée générale – séance du 1er décembre 1871 :
M. Le président communique à la Société la lettre suivante qui lui a été adressée par M. Bonfils, de Beyrouth :
« Je viens soumettre à la Société Française de Photographie une collection d’épreuves d’Égypte, de Palestine, de Syrie et de Grèce. Pour obtenir ces épreuves, la chaleur a été la plus grande difficulté à vaincre. J’ai travaillé avec un collodion humide, un bain à 10 pour 100 très-acide, révélateur au fer renforcé à l’acide pyrogallique. Je me servais de deux tentes pour la préparation de mes plaques. J’ai fait un tirage de ces épreuves, principalement des clichés de Jérusalem et de divers panoramas ; la collection que j’ai apportée se compose de quinze mille épreuves tirées et de neuf mille stéréoscopes. Les négatifs sont au nombre de cinq cent quatre vingt dix et ils ont été obtenus, pour la majeure partie, avec un triplet de Dallmeyer de demi-plaque. Je tiens toutes ces épreuves négatives et positives à la disposition des personnes qui voudraient en prendre connaissance, et je pourrai même, à mon retour à Beyrouth, compléter les renseignements qui me seraient demandés ».
Après avoir examiné avec intérêt le travail considérable de M. Bonfils, la Société le remercie de sa présentation.


Abraham Guiragossian, associé à partir de 1909 reprend l’Atelier et le Fonds d’archives en 1918. Tout en poursuivant la vente de la collection, il se consacre au portrait. L’ Atelier fermera en 1938.
L’apparition des premiers Kodak en 1888, entraîne des changements dans l’histoire de la photographie, leur facilité de manipulation permet aux voyageurs de prendre, eux-mêmes, les vues qu’ils veulent. La carte postale remplace les albums. Les tirages albuminés vont, peu à peu, céder la place aux émulsions au gélatino-bromure d’argent.


Bonfils, un photographe en Orient : Une rencontre et ma contribution :

De nombreux tirages circulent sur le marché de la photographie du 19ème. Collectionneurs privés, musées à l’international, archives, bibliothèques, et maisons de ventes aux enchères.
Pour ma part, j’ai eu cette chance de rencontrer Lucienne Salles et sa petite fille Léa. Ensemble, nous avons travaillé sur leur collection. J’aurais voulu faire plus… mais ce n’était pas simple sans moyens financiers. J’ai bien essayé de solliciter quelques instances institutionnelles, sans succès. Il eût fallu s’y consacrer… !


Bonfils, un photographe en Orient Article Midi Libre 29 novembre 1993  En 1993, Je visitais le Musée de la photographie de Tel-Haï dans le nord d’Israël. Grâce au travail sur cette collection, je reconnais  un tirage albuminé exposé et mentionné « anonyme ».
Je rencontre le conservateur pour  lui préciser que c’est un « Bonfils » : Pêcheurs sur le lac de Tibériade.
  Eli Lemberger m’a alors sollicitée pour mener une négociation auprès de la famille dans l’idée d’ acquérir des tirages pour le Musée. La vente s’est déroulée à Montpellier en 1993, puis en Arles l’année suivante pour un total de deux cents photographies.

Une exposition a eu lieu au Musée de Tel-Haï, en 1994, pour marquer l’acquisition des deux cents tirages.Bonfils, un photographe en Orient - exposition Tel-Hai 1994 - carton d'invitation                 Bonfils, un photographe en Orient - exposition Tel-Hai 1994 - carton d'invitation


Bonfils, un photographe en Orient : un film documentaire

Sous l’impulsion de Marie-Dominique Denhez, qui préparait une exposition sur l’Orient, à Montpellier, nous avons décidé avec Delphine Durieux, [photographe et vidéaste] de réaliser un film documentaire,  articulé autour d’une interview de Lucienne Salles… [avec l’aide de sa petite-fille, Léa Cam].

Bonfils, un photographe en Orient - Le film Souvenirs d'Orient en DVD [source personnelle ©Colette Gourvitch]Note de 2017Bonfils, un photographe en Orient - Le film Souvenirs d'Orient en DVD [source personnelle ©Colette Gourvitch]Je veux ici remercier Christian Ayne Crouch, [chercheure à l’Hutchins Center for African & African American Research-Harvard-Cambridge USA] qui m’a contactée au sujet de ce film, en 2016, qui m’a encouragée par sa demande, à faire transformer le film de son format d’origine U-Matic en format numérique actuel et DVD

 


Bonfils, un photographe en Orient : Faire des tirages à l’albumine

Bonfils, un photographe en Orient - Faire des tirages à l'albumine

Et réalisé une commande de la Bibliothèque Séguier à Nîmes pour 17 copies à l’albumine à partir d’un album «Bonfils»en leur possession. Une belle aventure… Sans les négatifs, il a fallu faire des contretypes au format. [Reproduction des tirages de l’album – développement des films – tirages sur film positif au format 22X28 cm – contact du film positif avec un film négatif pour obtenir le négatif qui servira au tirage sur papier albuminé]. Une copie est un tirage « à l’identique », c’est à dire à l’albumine. 

Bonfils, un photographe en Orient - Tirages à l'albumine: Le chassis avec papier et négatif au format mis par contact en chassis-presse et exposé à la lumière du jour. [source personnelle©Colette Gourvitch]       Bonfils, un photographe en Orient - Tirages à l'albumine : Le chassis avec papier et négatif au format mis par contact en chassis-presse et exposé à la lumière du jour. [source personnelle©Colette Gourvitch]        Bonfils, un photographe en Orient - Tirages à l'albumine : Papier préparé et négatif au format mis par contact en chassis-presse et exposé à la lumière du jour. Les cartons posés sur le chassis permettent de cacher certaines parties de l'image pour qu'elles ne montent pas trop vite. [source personnelle©Colette Gourvitch]

J’ai cassé des œufs, recueilli l’albumine, préparé mes feuilles de papiers Opale de rives, les ai mises à flotter dans un bain d’albumine, puis dans un bain de nitrate d’argent, les ai exposées sous chassis-presse à la lumière du soleil, ensuite dépouillées à l’eau bipermutée, puis virées au chlorure d’or, fixées, lavées séchées, laissées se stabiliser avant de découvrir si le tirage est bon ou s’il faut le refaire !

Une exposition a eu lieu au Carré de Nîmes, j’étais alors en Inde et au Népal, pour faire des images …Bonfils, un photographe en Orient - Exposition au Carré d'Art à Nîmes 1996 - [source personnelle©Colette Gourvitch]      Bonfils, un photographe en Orient - Exposition au Carré d'Art à Nîmes 1996 - [source personnelle©Colette Gourvitch]       Bonfils, un photographe en Orient - Exposition au Carré d'Art à Nîmes 1996 - (en haut Lydie Cabanis et Félix Bonfils - en bas Adrien Bonfils et Marie Sallmüller) [source personnelle©Colette Gourvitch]


Bonfils, un photographe en Orient : Juste pour vous promener…

Personnellement, lire les légendes, ça «m’embarque»… !

Extrait du catalogue des Vues photographiques de l’Orient de 1876 Bonfils, un photographe en Orient - extrait du catalogue de 1876 Bonfils, un photographe en Orient - extrait du catalogue de 1876


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Cet article a 2 commentaires

  1. j’ai en ma possession des photographies sur plaques de verre de bonfils felix( a mon avis)
    est il possible d’en savoir plus…
    cordialement

    1. Bonjour, merci pour votre intérêt et pour votre question. J’y réponds par message privé, car il va être nécessaire de mener un peu d’investigation. Cordialement. CG

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